« Ceux qui parlent d’alliance contre-nature Bédié-Gbagbo ont peur de la nouvelle force en constitution » (Loukimane Camara, pro-Soro)

Le député de la circonscription de Bouna-Bouko Loukimane Camara a ouvert une série de contributions sur les défis et enjeux de l’élection présidentielle de 2020. S’il reste optimiste quant au déroulement paisible et pacifique de cette élection, il se demande, dans l’interview qui suit, si les acteurs politiques ivoiriens, et au-delà les Africains, ont compris les enjeux de la gouvernance politique de leur pays dans ce nouveau village planétaire imposé par la mondialisation.

DES IVOIRIENS AFFIRMENT QUE LA RÉCONCILIATION N’EST PAS POSSIBLE SANS LAURENT GBAGBO. C’EST AUSSI VOTRE AVIS ?
Laurent Gbagbo a rencontré d’énormes difficultés dans sa tentative de réconciliation nationale, après les élections qui l’ont porté au pouvoir en octobre 2000. Le forum, qu’il a initié dans ce sens en 2001, n’a pas empêché le 19 septembre 2002. Il faut admettre que la réconciliation nationale, au-delà de la volonté politique, est une œuvre de longue haleine, un processus continu qu’il faut alimenter par la bonne parole et les bonnes œuvres. Il faut donner du temps au temps. Après les souffrances, il faut pardonner. Le pardon est d’essence divine. Il guérit les cœurs. Quand on a pardonné, la réconciliation vient tout seul. Ceux qui disent que la réconciliation n’est pas possible sans Laurent Gbagbo ont à la fois raison et tort. Ils ont raison, parce que la réconciliation se fait entre les protagonistes de la crise. Si l’un est en prison, comment peut-il participer au processus du « Pardon et Réconciliation » ? Au plan spirituel, ceux qui disent « pas de réconciliation sans Laurent Gbagbo » ont tort. Qu’ils commencent le pardon et la réconciliation, en Dieu et pour Dieu, et cela facilitera sa libération et le retour dans son pays natal. Toutefois, nous comprenons le cri du cœur qu’ils adressent à ses geôliers.

ÊTES-VOUS D’AVIS AVEC CEUX QUI RÉCLAMENT SON RETOUR EN CÔTE D’IVOIRE ?
Aujourd’hui, je pense que tous les Ivoiriens réclament son retour en Côte d’Ivoire. Nous avons tous été des « prisonniers de la haine ». Nous avons collectivement fauté. Il a purgé sa part de peine. Il est grand temps qu’il retrouve les siens, moralement et spirituellement libéré. Comme l’a si bien dit son épouse Simone à Séguéla, « le temps des rancœurs est passé. Le temps du pardon est venu. Allons au pardon ». De tous les héritiers du président Houphouët-Boigny, le président Laurent Gbagbo est celui qui mérite un mémoriel national. Il est profondément humain, nationaliste et patriote. Il ne pouvait pas faire du tort à la Côte d’Ivoire. Lâché par la communauté internationale, il a su trouver dans les tripes du pays, les ressources nécessaires à la survie de l’État. Il aurait eu plus de succès économiques s’il avait géré en temps de paix. Mais cela n’arrangeait pas l’occident. Ç’eût été un mauvais signal pour la franceafrique. Attaqué, il s’est défendu bec et ongles pour empêcher la sécession du Nord et préserver l’unité nationale. En cela, il a plus de mérite que tous les autres. Il a été emporté par son patriotisme.

QUEL COMMENTAIRE FAITES-VOUS CONCERNANT LE RAPPROCHEMENT BÉDIÉ-GBAGBO?
C’est une bonne chose, à la fois humainement et politiquement. Autant j’ai été heureux du rapprochement Ouattara-Bédié en 2005, autant je suis heureux du rapprochement Bédié-Gbagbo. Je regrette cependant la discorde Ouattara-Bédié, tant leur union stabilisait le pays. En 2014, après l’inauguration du pont Henri Konan Bédié, j’ai suggéré au président Alassane Ouattara, dans une de mes contributions, de construire le pont Laurent Gbagbo et de contribuer à la survie du FPI pour la vitalité de notre démocratie et le « vivre ensemble » qu’il promouvait. On ne peut pas vivre ensemble si certains, du fait de leur appartenance politique, religieuse ou régionale, sont exclus, licenciés sans indemnités des entreprises publiques et stigmatisés sur les marchés publics. Il faut mettre en cohérence le discours et la praxis politiques, surtout pour celui qui en aurait été victime par le passé. Certains Ivoiriens n’avaient pas compris le sens de cette plaidoirie, le modèle Nelson Mandela. Il suffisait d’intégrer Laurent Gbagbo et le FPI, et nous aurions un championnat politique civilisé. Nos compatriotes ne demandent que cela. Aujourd’hui, au différend qui l’oppose à Laurent Gbagbo et Henri Konan Bédié, s’ajoute celui avec Guillaume Kigbafori Soro. L’équation s’est complexifiée pour le président du RHDP.

QUE RÉPONDEZ-VOUS À CEUX QUI PENSENT QUE C’EST UNE ALLIANCE CONTRE NATURE ?
En quoi la réconciliation de deux Ivoiriens serait contre nature ? Et contre quelle nature ? La forêt de l’Ouest ou les savanes du Centre ? Avec l’Organisation mondiale du commerce (OMC) et la mondialisation, il n’y a plus de frontières étanches entre les idéologies. Nos enfants ne savent pas qu’il y a eu deux Allemagnes séparées par un mur. Si le RHDP, sous-section du RDR, est allié au parti communiste chinois, pourquoi les Ivoiriens Henri Konan Bédié (PDCI) et Laurent Gbagbo (FPI) ne pourraient-ils pas être des alliés politiques ? Ceux qui tiennent ce discours ont peur de la nouvelle force en constitution. Ils ont peut-être des regrets pour n’avoir pas su préserver et pérenniser une alliance qui les honorait et les grandissait.

QUE VOUS INSPIRENT LES RÉVISIONS CONSTITUTIONNELLES ANNONCÉES LE 07 AOÛT 2019 PAR LE CHEF DE L’ÉTAT ?
Si les réformes constitutionnelles projetées sont des réglages fins comme en gestion quantitative de la monnaie, alors elles sont la bienvenue. Nous les soutiendrons, car aucune œuvre humaine n’est parfaite. Si l’auteur du texte constitutionnel y découvre des difficultés d’application, il faut le réajuster. S’il s’agit de manœuvres politiciennes pour régler des comptes à des adversaires, candidats potentiels, dans ce cas, c’est un devoir constitutionnel que de dénoncer le parjure. D’abord au Parlement, ensuite par la société civile. Nul n’a le droit de rester silencieux face au péril qui guetterait la Nation. Il faut sortir du cycle de violences dans lequel la politique nous a enfermés depuis 1993. La perte du pouvoir n’est pas une infamie.

PENSEZ-VOUS QUE LES CONDITIONS D’ÉLECTIONS JUSTES, ÉQUITABLES ET TRANSPARENTES EN 2020 SONT RÉUNIES ?
Nous allons voter librement et le vainqueur gagnera. Les Ivoiriens doivent cesser de se faire peur. Ceux qui sont au pouvoir ont peur de le perdre. Ceux qui aspirent au pouvoir ont peur de ne pas y arriver. Nous agissons sur nos peurs, ce qui nous affaiblit et nous fragilise. Si nous savons ce que nous voulons, nous nous lèverons pour obtenir des élections justes, équitables et inclusives. Tous les deux camps, majorité présidentielle et opposition aspirent à la paix. Certes, le RHDP a montré ses intentions aux élections locales à Bassam, Lakota et Port-Bouet. Que ses dirigeants relisent l’histoire récente de notre continent : Sénégal (2012), Burkina Faso (2014), Algérie (2019), Soudan (2019). Les Ivoiriens ne pourront-ils jamais relever un tel défi ? Il faut imposer à nos chefs d’État la démocratie, celle de l’exercice du pouvoir par le peuple et pour le peuple. Les Sénégalais n’ont pas brûlé leur pays quand un de leurs chefs d’État a forcé un troisième mandat ou a voulu leur imposer son fils. Ils se sont ligués contre lui. C’est en cela que la plateforme non idéologique appelée par le président Bédié doit être soutenue par tous, les politiques, la société civile. Le peuple, le vrai détenteur du pouvoir souverain républicain, ne manquera pas de s’exprimer.

QUELS SONT, SELON VOUS, LES INGRÉDIENTS D’ÉLECTIONS SANS HEURTS ?
Les hésitations multiples dans le processus d’organisation des élections dénotent de l’absence d’éthique et de morale dans la conduite des affaires publiques dans nos États. Aussi, le premier facteur, pour des élections sans heurts, me semble-t-il, est la bonne gouvernance. La bonne gouvernance (économique et politique) est le seul ingrédient pour assurer à nos pays des élections sans heurts. La responsabilité et le civisme à tous les niveaux sont les seconds facteurs. La tâche incombe lourdement aux leaders politiques. Ils doivent montrer la voie, et la bonne pour le pays, pas pour leur chapelle personnelle. Les organes chargés de l’organisation des élections ont une responsabilité plus accrue. Nous devons la paix et la tranquillité à nos concitoyens. Le pays en a besoin pour conduire son projet de développement.

« Nous n’avons aucune raison d’être fiers de ces chars que nous ne savons pas fabriquer. Le pays où toutes les fortunes se cachent, c’est la Suisse. Il n’a pas de chars »

«NI LES CHARS DU 7 AOÛT NI LA CEI RECOMPOSÉE NE POURRONT ARRÊTER LA MARCHE DE L’HISTOIRE». POURQUOI CETTE VIRULENCE CONTRE LE RÉGIME OUATTARA APRÈS UN MOMENT DE SILENCE ?
Virulence ? Est-ce cela que vous avez perçue ? Non, c’est une invitation à la sagesse. Le défilé du 07 août 2019, avec les chars, aurait un sens si nous savions en construire. Pour nos pays africains, je ne sais pas à qui nous montrons notre puissance de frappe, si ce n’est à nos populations que nous prenons en otage pour la conservation du pouvoir. Nous n’avons aucune raison d’être fiers de ces chars que nous ne savons pas fabriquer. Le pays où toutes les fortunes se cachent, c’est la Suisse. Il n’a pas de chars. Le Président Laurent Gbagbo l’a compris, un peu sur le tard, quand il a dit : « Si je savais qu’on pouvait acheter les hommes, je n’aurais pas acheté autant d’armes ». Que valent les chars dans les mains d’une armée démotivée ? Acheter les hommes, et donc la paix, c’est gouverner dans l’équité et la justice. Rien d’autre.

« Je suggérerais donc au président Henri Konan Bédié, le nouveau père de la Nation, d’œuvrer à réconcilier Laurent Gbagbo et Affi N’guessan et intégrer tous les deux à sa plateforme »

QUE VOUS INSPIRE LA DÉCLARATION DE AFFI NGUESSAN AU SORTIR DE SA RENCONTRE AVEC LE GOUVERNEMENT SUR LA RÉFORME DE LA CEI ?
Vous relancez le débat avec cette question. J’ai lu la déclaration du président Affi N’guessan sur les dépêches. Elle ne m’inspire pas grand-chose. Par contre, la rencontre en elle-même parle beaucoup. Et je voudrais vous inviter à la décrypter avec moi. Mais avant, je tiens à indiquer que trois matières ont le même champ d’expression : la guerre, la politique, la diplomatie. D’aucuns disent que la guerre est le stade ultime de la politique, quand la diplomatie s’est montrée impuissante. Toutes les trois se conjuguent avec le même art, dans des sphères juxtaposées. Que m’inspire la rencontre d’Affi et le gouvernement ? Deux choses :

(1) Le Gouvernement veut reprendre les négociations. Le Premier ministre ayant échoué à apaiser la situation, une nouvelle équipe est chargée de rouvrir les débats. En cela, le RHDP montre qu’il a une alternative à Amadou Gon. Il s’appelle Hamed Bakayoko. C’est l’un des enjeux de 2020. Confier le pays à des dirigeants flexibles qui fonctionnent au « soft power » et capables de dénouer les situations les plus délicates. Le problème évoqué par rapport à l’ordonnance est une fuite en avant. La loi sera reprise si l’opposition manœuvre avec art. Elle doit ajuster sa stratégie à la nouvelle donne et pousser un pion.

(2) Affi N’guessan, en parlant au nom de l’opposition, permet à celle-ci de reprendre la main, tout en se positionnant, lui aussi, comme une alternative à Laurent Gbagbo. Je suggérerais donc au président Henri Konan Bédié, le nouveau père de la Nation, d’œuvrer à réconcilier Laurent Gbagbo et Affi N’guessan et intégrer tous les deux à sa plateforme.

ETES-VOUS D’AVIS AVEC CEUX QUI ESTIMENT QU’IL A UN DEAL AVEC LE RHDP ?
Le terme deal est péjoratif. En acceptant cette rencontre, Affi N’guessan savait qu’il serait traité de tous les noms. Il l’a fait pour sauver le pays qui est en train de s’enfermer dans un cul-de-sac. Tout ne doit pas se dénouer par la violence. N’oublions pas qu’il a sacrifié son poste de Premier ministre en 2003 pour gagner la paix. Il faut l’en féliciter. C’est un patriote. Chacun de nous a un prix auquel il se donne en sacrifice pour la paix dans ce pays. Le président Bédié aurait pu contester les résultats du premier tour en 2010. Il a laissé passer pour éviter au pays l’enlisement dans la guerre. En 2015, il s’est immolé politiquement pour le président Alassane Ouattara et pour la paix dans le pays. Depuis notre retour au multipartisme, c’est la seule élection présidentielle que nous avons organisée sans dénombrer de morts. C’est à l’honneur du PDCI et du président Henri Konan Bédié. Que l’alternance qui devrait consacrer définitivement la paix retrouvée soit refusée par le RDR ? Ce n’est pas la même échelle de valeurs. Donc un deal entre Affi et le RHDP ? C’est souhaitable, si cela permet au pouvoir de revenir sur le terrain de la négociation sans perdre la face. Nous avons été choqués de l’irruption du président de l’U.A. dans notre débat interne. Nous apprécions qu’un des nôtres puisse relancer le dialogue inter ivoirien, comme nous avons accepté en son temps, l’Accord politique de Ouagadougou (A.P.O). C’est ce que le président Houphouët-Boigny nous a enseigné et légué comme héritage. C’est cela l’école du PDCI.Source : Sercom du député

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